Le trésor de Senon

Laurence, samedi 09 mai 2009 - 14:31:38

Le trésor de Senon
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En 1924, au cours de la reconstruction d’une exploitation agricole, un trésor monétaire datant du IIIe siècle est découvert à Senon. Le trésor est par la suite éparpillé. Une partie constituée de 75 monnaies et acquise par un collectionneur, Hippolyte MÜLLER, a pu être photographiée en 1985 avant la dispersion définitive de sa collection.

La découverte du trésor

La découverte d’un trésor monétaire romain du IIIe siècle à Senon est relatée par différentes sources.

Dans la Revue Numismatique de 1924, A. BLANCHET signale la trouvaille d’un trésor de monnaies d’argent faite à Senon par des ouvriers de l’entreprise BAIL et MOLLI en mai de la même année. Il en donne un inventaire, par empereur, de 96 monnaies (de Septime Sévère à Valérien et Gallien) : 11 Septime Sévère, 6 Caracalla, 10 Élagabale, 9 Alexandre Sévère, 5 Julie Mamée, 2 Maximin, 21 Gordien, 6 Philippe père, 2 Philippe fils, 2 Otacilie, 1 Trajan Dèce, 1 Étruscille, 1 Volusien, 1 Trébonien Galle, 1 Valérien, 9 Gallien, 2 Salonine, 6 Salonin.

En 1931, Hippolyte MÜLLER mentionne l’existence d’un trésor trouvé à Senon à une date indéterminée mais en tout cas postérieure à 1917, qui comptait environ 1400 monnaies, dont il put en examiner 1307 et en donne la liste par empereur : d’Antonin à Valérien et Gallien.

Georges CHENET relate la découverte en 1924 à Senon d’un trésor monétaire trouvé dans un hypocauste, au cours de la reconstruction d’une exploitation agricole : il se rendit sur place, examina les débris du vase qui contenait le trésor et vit circuler dans le village plus de 3000 monnaies. Il en acquit une partie dont il donne une liste très approximative (d’Hadrien à Valérien et Gallien) de la façon suivante : « une coloniale (denier) d’argent, de Septime Sévère, frappée à Césarée de Cappadoce (aujourd’hui Kaiserieh , Anatolie) et des monnaies impériales aux effigies de : Hadrien, Antonin, Faustine, Lucius Verus, Faustine jeune, Commode, Dide Julien, Clodius Albinus, Septime Sévère (abondantes), Julia Domna (abondantes), Julia Maesa, Julia Soemias, Julia Paula, Aquilia Severa, Julia Mamée, Maximin, Maxime, Gordien d’Afrique, Balbin, Gordien III (abondantes), Philippe père (abondantes), Otacilie, Herennius, Hostilien, Trébonien Galle, Volusien, Emilien, Cornelia Supera, Valérien père (abondantes), Gallien (abondantes), Salonine, Salonin, Restitution de Gallien ».
CHENET estime (peut-être d’après sa reconstitution des dimensions du vase) que le trésor devait à l’origine comporter au moins 10 000 monnaies, et rapporte qu’il comptait aussi quelques grands bronzes.
En 1946, M. TOUSSAINT, mentionne la même trouvaille, qu’il date de février 1924, faite lors de la reconstruction d’une maison détruite pendant la guerre. TOUSSAINT reprend alors les informations de G. CHENET.

La convergence des dates de découverte, la similitude des fourchettes chronologiques couvertes par les différents lots monétaires mentionnés par ces différentes personnes montrent qu’il s’agit très probablement d’un seul et même trésor, éparpillé entre divers inventeurs et/ou acquéreurs.

Hippolyte MÜLLER et le trésor de Senon

Sans l’acquisition d’une partie du trésor par Hippolyte MÜLLER, la composition du trésor de Senon serait restée à tout jamais inconnue.
Hippolyte MÜLLER est né à Gap en 1865 et est mort en 1933 à Grenoble. Erudit passionné d’histoire régionale, il fut longtemps bibliothécaire de l’Ecole de Pharmacie et de Médecine de Grenoble, fondateur et conservateur du Musée dauphinois, et l’un des animateurs de la Société Dauphinoise d’Ethnologie et d’Archéologie. Il fut particulièrement actif dans le domaine de la numismatique et s’attacha à la description de nombreux trésors monétaires exhumés en Savoie et Dauphiné. En effet, il signala ou publia une dizaine de dépôts monétaires gaulois et romains sur les quelques 49 trésors livrés par le département de l’Isère, soit 1 sur 5.



Hippolyte MÜLLER



A Senon, Hippolyte MÜLLER put examiner sur place 1307 monnaies dont il donna un inventaire succinct. Il parvint par la suite à acquérir personnellement 75 monnaies du trésor.
En 1985 au moment où le fils d’ Hippolyte MÜLLER s’apprêtait à se défaire de la collection numismatique de son père, Jean-Claude RICHARD, Directeur de Recherche au CNRS, eut l’opportunité d’identifier, de peser et de photographier les pièces de la collection MÜLLER qui portaient une mention de provenance.
Cet ultime vestige du trésor de Senon a lui-même disparu puisque la collection Hippolyte MÜLLER a été vendue et dispersée cette même année 1985.
Le tableau ci-dessous donne l’inventaire du trésor de Senon établi par Hippolyte MÜLLER sur le lot numériquement le plus important du trésor (1 307 monnaies) qui circulait au moment de la trouvaille et détaille la répartition du lot de 75 monnaies qu’il fit entrer ultérieurement dans sa collection.



Composition par règne de la partie du trésor de Senon inventoriée par H. MÜLLER (1 307 ex.) et du lot entré dans sa collection (75 ex.)


Il est impossible de déterminer quelle proportion du trésor original représente le lot de 1 307 monnaies vues par Hippolyte MÜLLER. Il est cependant fort probable que sa constitution soit représentative de la composition de l’ensemble du trésor. Une fois découvert, le trésor a été réparti rapidement et aléatoirement entre divers inventeurs, ouvriers, propriétaires, etc., sans subir de sélection. Par ailleurs, l’homogénéité de ce type de trésor monétaire, qui ne contient que des espèces d’argent de qualité, ne favorise pas a priori tel ou tel règne. En tout cas, la portion du trésor finalement entré dans la collection MÜLLER correspond assez exactement, dans la répartition de ses masses, à la composition du lot de 1 307 monnaies vues par l’érudit.

Le trésor de Senon, par l’amplitude de la période qu’il couvre et par son profil, appartient à une classe de trésors qui s’achèvent avec le règne conjoint de Valérien et de Gallien (253-260), et plus précisément en 259-260.
Mis à part quelques exemplaires des Antonins (parmi lesquels on compte souvent, comme à Senon, quelques bronzes), ces trésors s’ouvrent avec la dynastie des Sévères, avec un premier palier d’approvisionnement important sous Elagabale et un second sous Alexandre Sévère. Le règne de Gordien III s’y trouve toujours très bien représenté, ainsi que le règne conjoint de Valérien et de Gallien qui apporte généralement 1/3 des monnaies aux trésors.

Les trésors monétaires de 259-260 de notre ère

La particularité de Senon, par rapport à l’archétype de ces trésors, réside dans la part importante qu’y représentent les frappes sévériennes.
En revanche, le monnayage de Gordien III, le monnayage de la période 244-253 et celui du règne conjoint Valérien/Gallien sont à des niveaux inférieurs aux trésors habituels.
Senon est donc un trésor à la constitution plus ancienne que la majorité des trésors contemporains.
Le département de la Meuse a livré 33 trésors d’époque romaine avec, outre Senon, deux autres datables de 259-260 : le trésor à double cachette de Baâlon 1931 (Baâlon II-III) et le trésor de Naix-aux-Forges II.
Baâlon III (2 480 monnaies) est le seul trésor pour lequel un dénombrement par autorité monétaire existe (2 283 monnaies inventoriées). La date des pièces les plus récentes est comparable à celle de Senon, mais la composition du trésor de Baâlon III diffère sensiblement de celle de Senon. Moins de 1% des monnaies est antérieur à 238 (Élagabale), le règne de Gordien entre pour 30%, celui de Philippe pour 25%, de Trajan Dèce pour 10,5%, le règne de Trébonien Galle pour 7% ; quant au règne conjoint de Valérien et Gallien, il apporte 27% des monnaies.
Le trésor de Naix-aux-Forges II (1809) contenait une centaine de grands bronzes jusqu’à l’époque antonine, 1 450 monnaies d’argent dont les plus récentes datent de 259-260., mais aussi des objets précieux et des bijoux : colliers, bagues, etc., et en particulier un collier d’or portant cinq aurei et deux camées montés en pendentifs.
Les trésors de l’horizon 259-260 sont nombreux à se révéler ainsi de véritables cassettes familiales enfouies du fait de la pression des évènements, incluant des pièces d’orfèvrerie à côté d’ensembles monétaires.

Les trésors relevant, comme celui de Senon, de la période 259-260 sont nombreux. Cette vague d’enfouissement est à mettre en rapport avec l’un des évènements qui accablèrent la Gaule durant les années noires de la crise du IIIe siècle à savoir l’invasion conjointe des Alamans et des Juthunges, qui à partir de 259 se déversèrent les uns en Gaule, les autres en Italie du nord par les cols des Alpes centrales. La désormais fameuse inscription d’Augsbourg (découverte en 1992) célèbre la victoire remportée les 24 et 25 avril 260 sur les barbares par M. Simplicinius Genialis, gouverneur intérimaire de Rhétie, chargé de la défense du territoire provincial sous le règne conjoint de Valérien et de Gallien, et qui poursuivit sa mission sous l’autorité de Postume après son usurpation.

Monnaies remarquables du lot MÜLLER

Mis à part deux deniers de provenance orientale, l’ensemble conséquent de monnaies d’époque sévérienne provient, bien sûr, de Rome, qui fournit quelques deniers rares, concentrés sur une période comprise entre 207 et 215. Ces pièces rares sont :
  • la dixième pièce (voir figures) au nom de Septime Sévère, daté de la 15e puissance tribunicienne et du 3e consulat (207 AD), revers à l’Afrique ;

  • la douzième pièce au nom de Géta, daté de la 3e puissance tribunicienne et du 2e consulat (211 AD) ;

  • la quinzième pièce au nom de Caracalla seul empereur, daté de la 18e puissance tribunicienne et du 4e consulat (215 AD).


Sous Alexandre Sévère et Maximin, quatre petits sous-ensembles de monnaies de même type pourraient attester un notable influx de monnaies dans le trésor de Senon pendant les années 228-235. Il s’agit de :
  • un premier ensemble de quatre deniers (pièces 31 à 34) au même type P M TR P VII COS II P P, Empereur marchant à droite;

  • un second de deux deniers de Julia Mamaea (n° 36-37) au type FELICITAS PUBLICA ;

  • un troisième de deux deniers au type MARS VLTOR (pièces n°39-40) ;

  • un quatrième de deux deniers de Maximin (n° 41-42) au même type FIDES MILITVM, pourtant peu fréquent.


De même, deux antoniniens issus de la même paire de coins (n° 65-66) peuvent attester l’entrée directe dans le trésor de Senon d’un lot non fragmenté de monnaies issues de l’atelier de Rome au début du règne conjoint de Valérien et Gallien.
Le denier n°25, au nom d’Élagabale, est une monnaie hybride inédite qui juxtapose un avers à la titulature brève IMP ANTONINVS AVG, caractéristique des ateliers orientaux, à un revers IVNO REGI (et d’ailleurs gravé errore IVNO AEGI) frappé pour Julia Maesa dans les ateliers d’Orient. Son caractère hybride, l’erreur dans la légende, pourraient classer cette monnaie dans les imitations frauduleuses. Son style pourtant reste celui des Monnaies orientales en fonction sous Élagabale : la nécessité d’ouvrir en urgence une Monnaie à Nicomédie où Élagabale, malade, dut s’arrêter sur sa route vers Rome et passer l’hiver 218-219, explique sans doute certaines irrégularités de frappe.
Le phénomène de l’hybridation touche d’ailleurs aussi l’atelier de Rome : il faut noter la présence dans le lot d’une monnaie hybride (60ème pièce). Au nom de Philippe et apparemment inédit, l’antoninien combine un droit à la titulature longue, émis de 244 à 247, à un type de revers frappé en 248, et connu seulement avec un droit à titulaire courte : il s’agit là d’un exemple du réemploi d’un coin de droit d’une émission pour la frappe de l’émission suivante.

L’avers et le revers des 75 monnaies de la collection H. MÜLLER sont représentés ci-dessous avec le détail de leur description et datation. Les pièces remarquables sont repérées par leur numéro inscrit en bleu précédé de la lettre P (exemple la pièce N° 10 est signalée par P10)

Les photos dévoilées ici sont donc le seul vestige d’un ensemble monétaire important désormais éparpillé.

Laurence et Pascal, mai 2009

D’après « Un lot provenant du trésor monétaire romain de Senon (Meuse) entré dans la collection Hippolyte Müller » par ESTIOT Sylviane, REMY Bernard, RICHARD Jean-Claude, paru dans la Revue archéologique de l'Est, 2001-2002, vol. 51, pp. 495-516.

Merci à Mme ESTIOT de nous avoir aimablement fourni une copie de son article.





















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