Louis-Ferdinand Céline : Voyage au bout de Senon

balatho, samedi 30 mai 2009 - 22:00:00



Louis-Ferdinand Céline : Voyage au bout de Senon
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En 1932 la publication du roman Voyage au bout de la nuit marque l'histoire de la littérature. Dès sa publication, le scandale et les polémiques soulevés par l'emploi de la langue orale et la dénonciation d'une société abrutissant et humiliant l'homme sont immédiats. Le style surprend autant qu'il effraie, d'autant qu'il s'agit du premier roman d'un illustre inconnu qui frappe fort avec son premier ouvrage. D’autres cependant saluent avec enthousiasme une œuvre qui arrive à point pour rajeunir le paysage littéraire engourdi de l'époque.

Cet auteur inconnu ne le restera pas longtemps : Louis-Ferdinand Céline deviendra un écrivain majeur de la première moitié du XXème siècle.

Comme tant d’autres et comme ses confrères Alain-Fournier et Joseph DE MARLIAVE, la première guerre mondiale le mènera à Senon.




Page 1 manuscrite de Voyage au bout de la nuit


L’enfance et adolescence de Louis-Ferdinand Céline

De sa véritable identité Louis Ferdinand Auguste DESTOUCHES est plus connu sous son nom de plume Louis-Ferdinand Céline, souvent abrégé en Céline (Céline est le prénom de sa grand-mère maternelle). Né le 27 mai 1894 à Courbevoie, il est issu d'une famille de petits bourgeois relativement aisée : son père est employé d'assurances et sa mère tient une boutique à Paris.
En décembre 1904, la mort de Céline GUILLOU, sa grand-mère, affecte durement l'enfant qui connaît alors son premier vrai contact avec la mort injuste.

Entre 1907 et 1909, Louis DESTOUCHES est envoyé par ses parents en Allemagne et en Angleterre pour apprendre les langues étrangères avant de se destiner à une carrière commerciale. C'est aussi l'époque où son père, que sa condition professionnelle au sein de la compagnie d'assurances rend aigri, marque l'enfant par ses prises de positions antisémites.
A son retour en France, Céline occupe de petits emplois chez un marchand de tissus, un bijoutier puis un joaillier.
En 1912, âgé de 18 ans, il devance l’appel et s’engage dans l'armée française pour trois ans. C'est à Rambouillet, au 12e régiment de Cuirassiers, qu'il effectue ses classes. Il est nommé Brigadier le 5 août 1913 puis Maréchal des Logis le 5 mai 1914.


Le cuirassier blessé de la guerre de 14-18

Dès la guerre déclarée, il part en Lorraine avec le 12e régiment de cuirassiers.



12ème régiment de Cuirassiers, 1914. Louis DESTOUCHES figure au deuxième rang en partant du bas, deuxième à partir de la droite



A la différence d’autres auteurs comme Maurice GENEVOIX, Céline n’a pas tenu de journal de guerre, mais il s’inspire des apports de sa mémoire, d’associations d’idées, pour créer son chef-d’œuvre Voyage au bout de la nuit.

Dans son livre publié en 1999, Le Cuirassier blessé : Céline 1914-1916, Jean BASTIER, professeur à l’Université des Sciences sociales de Toulouse, s’est attaché à étudier et décortiquer les archives militaires ainsi que le Journal des Marches et Opérations Militaires du 12ème régiment de Cuirassiers et les journaux des 66e et 125e régiments d’infanterie, auprès desquels Céline fut détaché, pour décrire avec beaucoup de détails le déroulement des combats où Louis DESTOUCHES était engagé, tout en les mettant en regard de passages de Voyage au bout de la nuit.

Ainsi, en 1914, Céline a parcouru 1483 kilomètres à cheval, 679 km en août, 596 km en octobre qui lui inspireront les réflexions de Ferdinand BARDAMU, le héros de Voyage au bout de la nuit :

" Mon cheval... il n’en avait plus de dos ce grand malheureux, tellement qu’il avait mal, rien que deux plaques de chair qui lui restaient à la place, sous la selle, larges comme mes deux mains et suintantes, à vif... On était bien fatigués nous-mêmes, avec tout ce qu’on supportait en aciers sur la tête et sur les épaules "

Le 12 et le 13 août 1914, les Cuirassiers sont à Mesnil, pas d'opérations. Le 14, ils changent de cantonnement et vont à Herméville-en-Woëvre. A midi, alerte ! Les Allemands arrivent, il faut vite contre- attaquer ! La brigade de Cuirassiers monte à cheval, passe à Étain, à Rouvres-en-Woëvre et se masse le long du bois de Saulx, à 6 km au nord-est d'Étain. Va-t-on charger ? Les cavaliers attendent les ordres sous un soleil de plomb. Les chevaux souffrent de ne pas boire. A 19 heures le régiment revient à Herméville sans avoir combattu. C’était une fausse alerte. Le 15 août, rien. Le 16, à 6 h du matin, alerte ! Les Allemands ! La brigade monte à cheval et toute la 7e division de cavalerie se rassemble entre l'étang d'Amel et le bois de Saulx. Stationnement jusqu’à 17 heures sous le soleil, retour à Herméville à 19 h. Nouvelle fausse alerte.

Le 24 août le 12e Cuirassiers monte à cheval à 11 h 30, toute la division se rassemble sur la route de Senon, près de l'étang d'Amel. Dès qu’elle débouche du Bois-le-Prêtre, des obus de gros calibres tombent. Vers 15h la division veut tenter une attaque sur le flanc ennemi qui se trouve sur la ligne Spincourt-Etain (nord-sud). Le régiment fait alors mouvement vers le sud (au lieu d’attaquer d’ouest en est) par Ornel, Foameix, Fromezey, Herméville-en-Woëvre, Braquis, Hennemont, Parfondrupt. La division arrive trop tard à Parfondrupt pour y rien tenter et bivouaque à Parfondrupt.

Le 25 août, le régiment de Céline monte à cheval à minuit et passe à nouveau à Senon, puis atteint Braquis et stationne à Hennemont jusqu’à 6 heures du matin, après une marche de 30 km. De là, la division va à Pintheville, à 3 km au sud où elle rencontre des convois automobiles, formés de camions et d'autobus parisiens réquisitionnés qui lui apportent du ravitaillement

Céline voit le baptême du feu d’Alain-Fournier, et passe à la " tranchée de Calonne ", route forestière près de laquelle est mort l’auteur du Grand Meaulnes.


Pendant ces premiers mois de la guerre, la 7ème Division de Cavalerie (dont font partie le 11ème et le 12ème Cuirassiers) est aux commandes d’un chef incapable, le général GILLAIN : elle ne prend jamais part aux combats quand elle ne va pas jusqu'à s'éloigner du front comme le 24août.

Quelques jours plus tard la 7e Division de Cavalerie aura un nouveau général : le général D'URBAL (qui sera le personnage DES ENTRAYES dans Voyage au bout de la nuit) celui qui avait des exigences ménagères et mangeait des oeufs à la coque... il y pensait même sans arrêt à ses aises tel que nous en fait part Céline au travers de BARDAMU

Durant cette guerre, les soldats souffrent souvent du manque d'informations et ne comprennent rien à ce qui se passe. Ces marches et contremarches feront dire à BARDAMU :

La guerre, en somme, c'était tout ce qu'on ne comprenait pas... Tout cela m'apparaissait soudain comme l'effet d'une formidable erreur. Dans une histoire pareille, il n'y a rien à faire, il n'y a qu'à foutre le camp, que je me disais, après tout...

Les témoignages du jeune cuirassier DESTOUCHES l'attestent de manière claire : la guerre est une horreur absolue qui lui révèle l'absurdité du monde et sa folie. Céline la qualifie d'abattoir international en folie.
Volontaire pour assurer une liaison risquée dans le secteur de Poelkapelle dans les Flandres, entre le 66e et le 125e régiments d'infanterie, Céline est blessé par balle au bras droit. Opéré à Hazelbrouck, il est envoyé à l'hôpital du Val-de-Grâce à Paris et devient médaillé militaire le 24 novembre, avant de recevoir la croix de guerre avec étoile d'argent. Par la suite, Céline reviendra constamment sur les séquelles de cette blessure, auxquelles il attribuera des maux incurables. En tout cas, le Maréchal des Logis DESTOUCHES ne devait jamais se remettre véritablement du spectacle de cette guerre sanglante et destructrice.



Céline, médaillé, au Val de Grâce en 1914


Inapte au combat, il est réformé après avoir été déclaré handicapé en raison des séquelles de sa blessure.

Après la guerre, il prépare le baccalauréat, qu'il obtiendra en 1919, puis poursuit des études de médecine de 1920 à 1924 en bénéficiant des programmes allégés réservés aux anciens combattants.




Devenu docteur, il accompagnera plusieurs voyages de médecins en Afrique et en Amérique. Cela l'amène notamment à visiter les usines Ford au cours d'un séjour à Détroit.

Ces expériences personnelles auront une fois de plus des répercussions sur le personnage de BARDAMU : après la guerre, le héros s'embarque tout d'abord pour l'Afrique, se confrontant alors aux absurdités de la colonisation, puis finit par échouer aux Etats-Unis, terre promise, nouveau monde… de désillusions : il découvre l'accueil réservé aux immigrés et la crise économique de 1929. Le rêve américain se résume à une vie d'ouvrier aliéné par le travail à la chaîne. Dépité, BARDAMU le narrateur auquel Céline s’identifie retourne en France et devient médecin en banlieue parisienne. Il est de nouveau confronté à l'absurdité et au tragique de l'existence humaine, dont le déroulement n'est guidé que par la mort.

Si ses pamphlets violemment antisémites de la fin des années 30 sont condamnables, l’oeuvre romanesque de Céline est cependant remarquable.
Pendant la seconde guerre mondiale il affiche un soutien public et sans ambiguïté à la collaboration qui fera de lui un auteur maudit. Il faudra attendre 1957, après des parutions diverses passées inaperçues, pour le voir resurgir dans l’actualité littéraire avec D’un château l’autre. Une interview dans l'Express et la très populaire émission littéraire de Pierre DUMAYET Lecture pour tous le feront renaître jusqu’à ce qu’il décède le 1er juillet 1961 à Meudon.



Céline en 1959 à Meudon


A la différence de Joseph DE MARLIAVE et Alain-Fournier qui auront succombé à la première guerre mondiale à Senon ou dans sa proche région, Louis-Ferdinand Céline y survivra, mais en portera de lourdes séquelles, tant physiques que morales, qui influenceront sa vie et son œuvre. L'expérience de la guerre aura joué un rôle décisif dans la formation de son pessimisme.

Laurence, mai 2009



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