Le Pénitencier de Naumoncel

Pascal GROSDIDIER, mardi 26 janvier 2016 - 23:28:00



Le Pénitencier de Naumoncel
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NAUMONCEL Colonie pénitentiaire pour enfants de 1856 à 1882






La ferme de Naumoncel située sur le ban de la commune de Senon, date de 1835, non loin de l'étang d'Amel et appartenait au comte de BROSSIA, propriétaire installé dans le Jura.
En 1855, un prêtre, l'abbé Nicolas Mathieu DAMBROISE, natif de Billy-sous-Mangiennes, d'une famille modeste écrit au sous-préfet de Montmédy , pour lui demander l'autorisation d'ouvrir, à Naumoncel, une colonie agricole privée. En décembre 1855, le sous-préfet lui donne un avis favorable, s'appuyant sous la loi du 5 août 1850, qui officialisait la création de pénitencier.

Comme la plupart des colonies pénitentiaires agricoles, elle étaient dirigées par des religieux. Avant cette loi, les enfants étaient mis en prison, où ils se retrouvaient mélangés aux plus basses couches de la population. Pour peu qu'ils soient, indigents, mendiants, voleurs, chapardeurs, ils croupissent là, pendant parfois plusieurs années..
A l'origine, la colonie n'occupait qu'un seul bâtiment à 2 étages, flanqué de 2 courtes ailes sur les côtés. On y pénètre, du côté nord, par un porche. Sur la droite, se trouve la chapelle.

Le corps principal du bâtiment, situé à l'est, s'appuie sur d'importants contreforts. Le rez-de-chaussée abrite le directeur et les sœurs. Les colons avaient la salle d'étude faisant aussi office de réfectoire, au 1è étage. Puis au second étage, il y avaient les dortoirs, enfin situés dans les greniers. En 1867, après un terrible incendie, l'abbé DAMBROISE va, grâce à l'argent de l'assurance, agrandir de façon considérable la surface des bâtiments. L'abbé occupe toujours le même logement composé de 3 pièces et d'une cuisine ; à l'opposé du bâtiment, séparés par les écuries et étables, les sœurs ont un logement identique. A côté se trouvent la buanderie et la lingerie et on retrouve la chapelle et le porche. Un petit bâtiment de 2 étages, situé au sud, abrite la boulangerie et le réfectoire des surveillants. A l'étage, se trouvent les salles de punition et la réserve de nourriture.De l'autre côté de la cour, on ajoute un vaste bâtiment. La salle d'étude, un atelier pour l'hiver et une grange forment le rez-de-chaussée. Au 1è et 2è étage, des dortoirs plus vastes que les anciens accueillent les colons. Puis au delà de la chapelle, on prolonge l'aile nord par un magasin et un préau couvert (ou hallier) pour les récréations. L'aile sud, entièrement reconsidéré, abrite poulailler, une chambre à four, le réfectoire des surveillants, une forge, un parloir et un autre préau. L'on imagine facilement ces bâtiments formant un rectangle massif aux contreforts massifs, posés sur la butte dominant prés et forêts et de loin, l'étang d'Amel.

En fondant cette colonie, l'abbé avait peut-être en tête de nettoyer, à moindres frais, une région marécageuse grâce à une main d’œuvre pratiquement gratuite ; pour ensuite en faire don à la Congrégation de Notre-Dame de Verdun. Cette dernière aurait pu y fonder un couvent.

L'emplacement même de Naumoncel était idéal. Situé sur un plateau dominant les terres (154h) qui sont sa propriété, l'endroit présente de bonnes conditions de salubrité et est proche des bois, qui ne peuvent paraitre que bons pour l'air environnant. Les bâtiments sont appropriés et la colonie n'est éloignée que de 8 kms de Billy-sous- Mangiennes et de 9 kms d'Étain où se trouvent Gendarmerie et Commissariat de police. A 2 kms de là, l'étang de Amel, d'une superficie de 100h environ, la colonie se trouve sur le ban de la commune de Senon, canton de Spincourt et arrondissement de Montmédy, malgré la proximité géographique de Verdun.

L'abbé est encouragé par tous au début car il y parait comme "animé des meilleures intentions" d'après les rapports de l'administration. Malgré cet emplacement idéal, la bonne volonté de l'abbé pour amener instruction et éducation aux colons, rien ne put être fait de façon adéquate, car la gestion de l'abbé est catastrophique. Les inspections se passent mal, car il est réticent à ce qu'on vienne mettre le nez dans ses comptes et redire sur sa façon d'éduquer les enfants. Elles signalent rapidement des carences à tous les niveaux autant administration, gestion, mauvaises conditions de vie et mauvais traitements pour les enfants. En fin de compte, il ment trés souvent à l'administration pour faire tourner la ferme bon an, mal an.....Et va jusqu'à faire des procès à tout ce qui le dérange. L'abbé fait des demandes répétées de subvention, de remboursement de choses et d'autres pour masquer sa mauvaise gestion ; il passe son temps à rogner sur les budgets, à faire de faux bilans, à créer des activités illicites pour pouvoir faire face aux dépenses de fonctionnement et d'entretien de la ferme. Pourtant les aides ne sont pas inexistantes, elles commencent en 1856 et ainsi jusqu'à la fermeture, l'administration lui offre subventions et prêts, allant de 500fr à 3000fr par année. Pourtant, Naumoncel n'a pas d'infirmerie, de service médical (à cause des fièvres causées par la proximité des marécages), de dortoirs adéquats. De plus la nourriture et les vêtements font énormément défaut Surtout l'hiver ! Pourtant des fournitures sont envoyées à Naumoncel.Tissu pour l'habillement, nourriture, literie, etc... Mais où disparaissent-elles ?

La propreté n'est pas au rendez-vous non plus. Tout y est sale, mal entretenu ! Les fièvres, la teigne, la gale sont des maladies courantes à Naumoncel. Ils ne reçoivent que peu de soins car l'abbé n’appelle pas le médecin d'Étain pour des "petits bobos" (sic). Les dortoirs ne sont que très peu surveillés et les colons livrés à eux-même la nuit. Des bandes se forment, selon, leur origine géographique. Les grands font la loi sur les petits. Le règlement est bafoué autant par les encadrants que par les enfants.
Ils doivent recevoir une éducation morale et religieuse, ainsi qu'une formation professionnelle de garçon fermier, jardinier, tailleur, etc... Mais tout celà n'est écrit que sur le papier !

Pour l'aider dans sa tâche, l'abbé doit recruter du personnel d'encadrement. Ce qui n'est pas des plus facile. Les contremaitres sont recrutés dans les environs de Naumoncel et ne sont pas formés pour encadrer des garnements venus de la ville. Il a, à son service, au plus fort du développement de la colonie, seulement 14 personnes toutes charges confondues. Et celà pour plus de 200 enfants !

En 1867 2 religieuses faisaient partie des effectifs du personnel :

- Sœur Antoine : Surveillante de la cuisine du directeur (l'abbé AMBROISE)
- Sœur Mélanie : Surveillante de la cuisine des détenus
Chacune percevait 200 francs de salaire par an.


L'abbé et son personnel, non formés pour ces gamins, se protègent derrière la violence, par peur. Coups, brimades, punitions en tout genre sont le lot quotidien de ces enfants, mais malgré tout les colons sont plus libres que prévu et les gens des alentours ne cessent de se plaindre de vols, chapardage et de gêne pour la population féminine.

Ces enfants sont tous de sexe masculin et placés "sous mandat judiciaire", ordonnance de jugement d'un tribunal correctionnel les plaçant en "maison de correction". Ils ne sont pas tous délinquants : leur jeune âge, leur faiblesse de caractère, leur environnement familial sont des facteurs déterminants. La combinaison de tous ces facteurs les font considérés comme "non responsables" et l'article 66 du Code Pénal de 1810 considère les moins de 16 ans comme "ayant agi sans discernement". L'âge moyen est de 12-13 ans et les motifs de leur placement ne sont que légers : vols, chapardages, vagabondages.

Ils viennent de la Meuse, des départements limitrophes (Moselle, Meurthe et Moselle, Vosges), de l'Alsace, des Ardennes, de l'Aisne, de la Marne et de la Seine et Oise pour le plus loin. Il n' eut que peu de décès enregistrés aux Archives de la Meuse, malgré le nombre d'enfants placés à Naumoncel, neufs sont enregistrés soit 1 pour 23 entrées à la colonie.

De 1864 à 1872, on en retrouve deux décédés:

- X Henri, mort d'une maladie de poitrine, le 10 février 1868, deux mois seulement après son arrivée.

- Camille Joseph TYRIONET, décédé à Naumoncel le 04/10/1870 , à l'âge de 11 ans ! Il était né le 09/12/1859 à Renwez, 08150, Ardennes. Il était le fils de François Auguste TYRIONET et de Aimée Lydie TYRIONET.

De 1872 à 1882, deux sont détaillés :

- Celui de KOOB Louis né le 12/11/1861 à Reims, 51, condamné le 13/09/1873 à être détenu jusqu'à 18 ans en maison de correction. Il s'évade, le 17/09/1874 et son corps, au visage horriblement déchiré, est retrouvé le lendemain, dans la forêt de Foameix, apparemment tué par un loup. L'abbé DAMBROISE note simplement dans son rapport : "Surpris dans son sommeil par une bête sauvage de grande taille."

- Et celui de CHAMPION Nicolas, le 25 septembre 1875, en gare d'Étain. Il meurt tamponné par une locomotive au cours de manœuvres d'accrochage de wagons dont le contenu était destiné à la colonie de Naumoncel.


Les inspecteurs généraux des prisons sont mandatés par le Ministère de l'Intérieur. A Naumoncel, c'est le Baron Adolphe de WATTEVILLE (du GRABE). Il ne vaut mieux pas se frotter à cet homme conservateur et catholique fervent. Il n'apprécie pas la gestion de l'abbé et pendant 10 ans, pourtant, il inspectera Naumoncel. Ses rapports sont cinglants et il en fallut de peu que Naumoncel ne soit fermé dès 1862, si il avait été écouté par ses supérieurs.Dès sa première visite, il remet un premier rapport alarmiste où il insiste très fortement sur les conditions de vie et d'hygiène.
Il insiste sur l'état déplorable de la colonie et surtout sur les mauvais traitements infligés aux enfants.
L'abbé DAMBROISE, méconnaissant les devoirs que lui imposent et son caractère sacré et sa position de directeur, est le premier à donner l'exemple des mauvais traitements ; selon ses propres expressions, s'il croit devoir agir énergiquement, ce n'est pas pour le plaisir de frapper un polisson, mais pour réprimer le mal Et il ajoute : L'abbé se sert d'un nerf de bœuf plié en deux. J'ai forcé cet ecclésiastique à me remettre son instrument de correction et je joins, Monsieur le Ministre, à mon rapport....Il n'y a pas de registres de punitions ; j'ai fait connaitre à Votre Excellence ce que j'ai vu, mais en dehors de cela je ne sais rien, puisque le bon plaisir seul de Monsieur l'abbé DAMBROISE préside à la distribution des châtiments"

En 1867, il dit, de l'abbé DAMBROISE, qu'il a un esprit étroit et tortueux, déguiseur de vérité et réfractaire à l'autorité civile. Il complète le portrait de l'abbé en le décrivant comme un malade atteint d'une maladie nerveuse, épilepsie ou lypémanie qui sont deux formes d'aliénation mentale Tel qu'il est décrit, peut-on raisonnablement penser qu'il soit apte à mener sa tâche à bien ?

A force de rapports accablants de toute part, il est décidé par le Préfet de la Meuse de changer de directeur.
Il nomme à ce poste Joseph-Charles BEAU, le 19 septembre 1881. Mais ce dernier renonce à acheter Naumoncel (trop chère pour lui) et quitte les lieux.
L'abbé DAMBROISE se retire à Dugny où il décède le 19 mars 1886, à l'age de 64 ans.

Le 27 décembre 1881, la fermeture est prononcée définitivement par le Ministère de l'Intérieur, et signé de la main de WALDECK-ROUSSEAU.
Le 9 janvier 1882, le dernier enfant quitte Naumoncel, pour être transféré dans une autre colonie pénitentiaire, remis à sa famille, placé chez un particulier ou encore autorisé à s'engager dans l'armée.





Merci à Patricia WOILLARD pour sa participation à cet article



Autre article paru dans l'Est Républicain le 9 août 2011:
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Cet article est de Senon
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