L' Agglomération Gallo-Romaine de Senon

Pascal GROSDIDIER, mercredi 04 janvier 2012 - 01:57:00




L' Agglomération Gallo-Romaine de Senon








Deux cartes des NAUDIN, celles de 1728 et de 1739, représentent le dessin du Bourge. Sur celle de 1739 l’endroit est nommé "le Bourque château ruiné" il est représenté, à chaque angle, par quatre tours rondes.






Déjà en 1812, Claude-François DENIS (1762-1853) Fils du chirurgien de Stanislas, roi de Pologne, maire de Commercy en 1800, qui créa un journal, le Narrateur de la Meuse, et s'occupa d'histoire locale, fit mention de ruines antiques à Senon.

En 1847 un instituteur de Senon, Mr MULLER en faisait également mention.











En 1922, G. CHENET publie un ouvrage intitulé
« L’établissement gallo-romain et le "Bourge" de Senon (Meuse). Les fouilles allemandes de 1917 à Senon ».

En 1934 Maurice TOUSSAINT publie
"L'Agglomération Gallo-Romaine de Senon"
Notons que dans l'état actuel des textes, même si l'emplacement avait été d'un intérêt archéologique fondamental, une attribution complète à la collectivité n'aurait certainement pas été possible par les opérations de remembrement, ceci constituant une aggravation des conditions d'exploitation pour le propriétaire voisin.




Avant la conquête de la Gaule par les légions de César, des groupements humains, depuis longtemps déjà, s'étaient fixés dans la partie occidentale de la civitas des Médiomatrices. Senon parait bien avoir été alors le centre de peuplement de cette région. Quelques monnaies gauloises, ramassées là, attestent une occupation précoce, mais comme elles appartenaient toutes aux types attribués aux Catalauni, aux Remi et aux Lingones (habitants des civitates de Chalons-sur-Marne, Reims et Langres), il faut en conclure qu'avant l'époque romaine, Senon était surtout en rapport avec les tribus gauloises de l'ouest et du sud.



Aucune inscription lapidaire n'a jusqu'à présent révélé le nom de l'agglomération celto-belge de Senon et aucun auteur latin n'en a fait mention (Senon et Eton, village voisin, sont des vocables préromains). La dénomination actuelle se retrouve dans celles de deux autres villages meusiens,Senoncourt (à 4 kilomètres au nord de Souilly) et Senonville (à 9 kilomètres au sud-est de Vigneulles-les-Hattonchâtel). Le nom est également celui de la bourgade vosgienne de Senones,héritière de Senonia, abbaye fondée au VIIe siècle par GOMBERT, ancien archevêque de Sens.Or historiens et archéologues sont d'accord pour reconnaitre que les Senons (habitants de Sens) ont beaucoup essaimé à travers toute la Gaule et qu'ils avaient même franchi les Alpes pour créer des colonies dans l'Italie du nord. Aux environs de Ravenne, la ville de Sinigaglia (Sena gallica) aurait été fondée par eux ; des traces de leur occupation ont été signalées également à Montefortino (province d' Ancône), où une nécropole connue depuis 1894 et qui a fourni des stèles-maisons typiques appartient sans aucun doute aux Senons. De ces faits historiques, on peut conclure que le village meusien doit son origine à une colonie de Senons installée entre la Meuse et la Moselle.
Cette opinion semble du reste prévaloir aujourd'hui dans le monde archéologique et le terme de Senon figure déjà dans le Cartulaire de Gorze à propos de la cession de l'église de Senon et de ses dépendances par l'évêque de Verdun, Henri de BLOIS, en 1127. Depuis lors le nom du village n'a pas subi grande modification.


Ainsi l'origine préromaine de Senon est indéniable et c'est un peuple de la Gaule qui lui a donné son nom. Un autre témoignage d'occupation primitive dans cette région a été fourni en 1882 par la mise à jour d'un tumulus, prés de la ferme de Plaisance (commune d'Amel), d'une sépulture à incinération et à char de La Tène I, la seule découverte jusqu'à présent dans la Meuse. En plus d'une grande urne en terre rouge peu cuite, de 0m25 à 0m30 de diamètre, qui avait dû contenir les cendres du mort et que le poids de la terre avait brisée en petits morceaux, le mobilier funéraire comprenait deux cercles de roues en fer fortement oxydées, deux mors de chevaux également en fer, de 0m18 de long, une phalère ou plaque à trois lobes, en bronze, qui devait servir d'ornement à la monture, huit plaques rondes en bronze, également destinées à orner une partie du harnais et enfin six anneaux en bronze, de différentes grandeurs, qui devaient aussi faire partie des brides ou du harnais. Prés de ce tumulus, on a trouvé en 1883 un fragment de hâche polie en silex.



Au sud d'Amel, la fontaine de la Prêle a restitué vers 1820 des monnaies romaines du Bas-Empire et quelques sépultures franques ; un peu plus au sud, le défrichement d'un bois voisin de la ferme de Longeau a mis à découvert des substructions antiques, remplies de débris de grandes tuiles plates à rebords, quelques ferrements de portes et quatre tumuli. Au nord-est de Senon, le village de Gouraincourt a livré des sépultures franques, mais c'est à l'ouest de Senon, autour de la partie orientale de la forêt de Grémilly, que l'on a trouvé le plus de débris antiques : au nord de la forêt, à la ferme de Sorel (commune de Loison) une pointe de flèche en silex finement retaillée des deux côtés, une hache en bronze et la partie supérieure d'un ustensile ou cassolette à manche, en bronze, de 0m35 de longueur ; au sud de la forêt, à la ferme de Remany (commune de Senon), au lieu-dit “Le Meurnier???, des substructions romaines avec débris de grandes tuiles plates à rebords, des briques d'appareil et autres, des tessons de poteries et les fragments d'une meule portative en pierre volcanique des Vosges. Tout près de la ferme de Remany et séparés d'elle par celle du Bois d'Arc,les environs de la ferme de Pierreville (commune de Gincrey) ont fourni en 1860 un grand buste de MARC-AURELE, en 1862 une hâche en silex, polie et à côtes, longue de 0m13 et en 1869 ont été mises à jour des substructions à l'intérieur desquelles se trouvaient de nombreux débris de tuiles, de briques, et de poteries. Enfin, un peu à l'ouest de Pierreville, à la ferme de l'Epina (commune de Maucourt), les substructions d'une villa romaine découverte en 1855 renfermaient la partie supérieure d'une statue en pierre, de grandeur naturelle, qui fut martelée lors de sa découverte, une portion de corniche ornementée et un fragment de bas-relief représentant un Génie ailé.



Si l'homme fut attiré de bonne heure dans cette contrée forestière, si des agglomérations agricoles y furent créées si vite, c'est que les conditions de vie y étaient possibles. Dans ce pays, sillonné de nombreux ruisseaux, les calcaires gris oolithiques forment golfes profonds entre les promontoires argileux de la Woëvre et ont été exploités dès la plus haute antiquité. Les carrières toutes proches de Senon ont certainement servi à la construction de l'agglomération gallo-romaine. Les gisements de fer voisins de Dommary, Baroncourt, Amermont, Bouligny, qui prolongent vers l'ouest le bassin minier de Briey, étaient connus bien avant la venue des conquérants latins ; les scories ou “loupes??? de fer, très grosses, pesant cinq à dix kilos, trouvées dans les couches archéologiques de Senon, confirment l'activité précoce de l'industrie dans la région. Enfin, les nombreuses voies romaines qui, en tout sens, partaient de Senon et qui en faisaient un “centre de dispersion??? n'étaient à l'époque impériale que de vieilles pistes restaurées pour des besoins économiques et surtout militaires et que les habitants utilisaient depuis longtemps pour les communications et les échanges avec les peuples voisins.


Dans quelle mesure et sous quelle forme nos pays du nord-est, et en particulier ce coin de la Woëvre, limitrophe du Pays-Haut, furent-ils romanisés ? Il semble assez difficile de répondre avec sureté à cette question. Il est admis aujourd'hui, d'après les découvertes, que les Médiomatrices et les Leuques restèrent longtemps encore, après la conquête romaine, étrangers à la civilisation latine ; il est même prouvé que la région de Trèves et la Rhénanie furent beaucoup plus romanisées que la Lorraine proprement dite. Au cours des premiers siècles de notre ère, les centres ruraux surtout restèrent fidèles à leur coutume d'antan et au culte des vieilles divinités indigènes. Les deux bas-reliefs d'Epona découverts à Senon en 1850 et en 1922 prouvent la persistance de ces souvenirs.
On peut donc hardiment parler d'une bourgade gauloise ou celto-belge à Senon, transformée ensuite en centre routier gallo-romain et mise en état de défense sous le Bas-Empire. La construction d'un fortin (burgus), indépendant de l'agglomération civile, répondait alors à une politique centrale de protection contre le danger de plus en plus pressant des invasions germaniques. Ce burgus a-t-il fait partie d'un système général de défense, dont le fortin assez analogue de Saint-Laurent-sur-Othain, à quelques kilomètres au nord, aurait marqué un autre jalon de cette ligne de retraite aprés l'abandon de la frontière rhénane ? C'est là une pure hypothèse qui ne s'appuie sur aucun texte d'histoire et qui n'a pas été soutenue par les spécialistes des études romaines en Gaule. Le burgus de Senon, le Bourge, comme on l'appelle encore dans le village, n'a pas été édifié pour servir de refuge à la population en cas de péril, mais, comme nous le verrons plus loin, pour protéger le centre routier.



La question des antiquités de Senon pose un problème archéologique intéressant, aussi bien à cause des résultats des fouilles qu'en raison des perspectives de découvertes futures. Les premières trouvailles de substructions romaines sur le territoire de la commune datent du milieu du 19e siècle :

“...En 1847, M. le Maire de Senon, en faisant défricher un champ, trouva, à une petite profondeur sous le sol, les ruines d'un vaste hypocauste occupant une surface de près d'un are ; les piliers de cet hypocauste sont carrés, d'une hauteur de 70 centimètres et construits en briques superposées de 30 centimètres de largeur ; ils supportent un plafond de briques de 50 centimètres de longueur, recouvertes d'un ciment très solide de 16 centimètres d'épaisseur ; aus extrémités et le long des murs sont placés des tuyaux en briques destinés au dégagement de la fumée et à conduire la chaleur dans les appartements. Les portions de murs qui existent encore sont construites avec beaucoup de soin, en grandes pierres blanches tirées des carrières de Chatillon, près de Verdun...???

Cette très brève notice, publiée dans les Mémoires de l'Académie de Metz, avait été rédigée par J. CLERCX d'après les indications qui lui avaient été fournies par l'instituteur de Senon et, à la fin de sa communication, l'archéologue messin exprimait le voeu que de nouvelles recherches soient entreprises en vue de “s'assurer s'il n'existe pas de mosaïques dans les constructions que l'on doit mettre à découvert???.
Trois années plus tard, en 1850, de nouvelles fouilles accidentelles mirent à jour les substructions très bien conservées d'un établissement de bains. Dans les décombres furent ramassés divers débris d'architecture, des fragments de sculpture provenant de monuments et de cippes funéraires, un bas-relief d'Epona et enfin un groupe mutilé du cavalier de l'anguipède. C'est à cette époque qu'averti de toutes ces importantes découvertes, Félix LIENARD, le grand archéologue verdunois, se rendit à Senon pour étudier sur place toutes ces antiquités et faire transporter les pierres sculptées au musée de Verdun, où elles ont été remises en place après la victoire de 1918. Dans son important ouvrage Archéologie de la Meuse, toujours précieux à consulter pour les recherches d'antiquités dans tout le département et qui fait encore autorité dans le monde savant. LIENARD a décrit les résultats de ces fouilles et donné le plan de l'hypocauste et de ses dépendances. Cette description détaillée n'a pas seulement le mérite d'être exacte ; elle apporte également une contribution précieuse au mode de construction des salles de bains qui, dans la civilisation romaine, tenaient une si grande place dans la vie domestique. Voici, d'après LIENARD, la liste des débris d'architecture et des fragments de sculptures retirés des ruines de cet hypocauste :

1° - une tête en pierre (hauteur : 0m14), dont les sourcils froncés, la chevelure abondante et la barbe fournie sont les indices habituels d'une sculpture de Jupiter ;

2° - un groupe en calcaire commun (hauteur : 0m65 ; longueur : 0m50) représentant le cavalier à l'anguipède. Le cavalier vêtu d'une cuirasse et chaussé à la jambe droite en arrière ; l'anguipède, prenant appui de la main droite sur le sol, se tord sous le cheval comme pour se retourner ; sa main gauche manque ;

3° - une stèle à sommet cintré en pierre commune (hauteur : 0m59 ; largeur : 0m26 ; épaisseur : 0m11) représentant Diane, vêtue d'une tunique courte, chaussée, les bras et les jambes nus. La déesse tient dans la main gauche un arc et lève la main droite comme pour prendre une flèche dans un carquois qu'elle porte en bandouillère. Derrière la divinité, une biche se tient debout à droite ;

4° - un fragment de stèle à sommet cintré, en pierre commune (hauteur : 0m49 ; largeur : 0m26 ; épaisseur : 0m11) représentant un personnage à deux têtes, les épaules couvertes d'un manteau, tenant de la main gauche un coq. L'une des têtes, placée de face, a disparu presque entièrement ; l'autre est barbue et tournée du côté droit ;

5° - deux fragments de frise, en pierre commune (hauteurs : 0m52 et 0m60 ; largeurs : 0m47 et 0m40 ; épaisseur commune : 0m17) représentant, l'un une tête et portion du buste nu d'un soldat casqué, à droite, dans une attitude agressive, l'autre les restes d'un personnage nu, un manteau sur le bras gauche, tenant de la main gauche peut-être une lyre (Apollon ?) ;

6° - une stèle en pierre commune (hauteur : 0m44 ; largeur :0m35 ; épaisseur : 0m06) représentant Epona assise à droite sur une jument marchant à droite. La déesse vêtue d'une robe longue, peut-être voilée, tient de la main droite une patère et s'appuie de l'autre main sur l'encolure de la jument.

Ces thermes, dont l'hypocauste était entièrement debout, se trouvaient, - écrit LIENARD - “près des jardins du village, sur le versant d'une colline dont la pente s'incline légèrement vers l'ouest???.
C'est exactement, en direction générale du nouveau cimetière, entre les routes de Senon à Gincrey et de Senon à Loison, et peut-être au-delà de cette dernière, vers le nord, que s'étendait la ville antique.
Or c'est précisément là qu'en 1917, guidés par les indications de LIENARD, les Allemands ont pratiqué de nouvelles fouilles.

Quand LIENARD était venu à Senon en 1850, son attention avait été également attirée par un tertre ou monticule connu dans le pays sous le nom de Bourge, et dont “le nom qui s'est perpétué jusqu'à notre époque dérive du latin burgus ou du grec ? “. Le Bourge, également fouillé par les Allemands en 1917, se trouve à une centaine de mètres des premières maisons de Senon, à gauche de la route allant à Gincrey et en direction de l'étang d'Amel. En 1885, LIENARD écrivait à ce sujet :

“... Aujourd'hui, le Bourge est livré à la culture ; tous les ans, à l'époque des labours, la charrue y rencontre des murs de fondations ou restes de constructions qu'on s'empresse de supprimer ; la plate-forme qui le domine ne peut donc tendre qu'à s'abaisser ; elle présente néanmoins une surface plane, si ce n'est au centre où l'on remarque une légère dépression...???.

Et servi par sa longue expérience archéologique, le savant meusien ajoutait :

“... Le Bourge de Senon mériterait bien une étude particulière ; il est à présumer que des fouilles habilement conduites y feraient reconnaître une de ces forteresses gallo-romaines devenues très rares dans nos contrées et qu'on y mettrait à découvert, comme dans le castrum de Jublains, non seulement le soubassement des tours cylindriques de l'enceinte extérieure, mais encore les fondations du donjon central et les substructions des tours carrées qui devaient le flanquer. Faisons donc des voeux pour que quelques travaux y soient un jour entrepris...???

Le souhait exprimé par LIENARD fut réalisé en 1917 à la suite d'évènements tragiques, dont l'archéologue n'avait pas supposé la venue et qui auraient profondément ulcéré ses sentiments lorrains et son patriotisme français.

De 1850 à 1917, en effet, les fouilles ont été interrompues à Senon, non pas que, durant cette période, le sol de cette commune n'ait pas restitué d'objets antiques, mais pendant plus d'un demi-siècle aucune campagne archéologique n'a été officiellement organisée dans le village. Quand de nouveaux travaux y furent entrepris, ce fut par des archéologues allemands, au cours des opérations militaires autour de Verdun, où l'acharnement de la lutte entre les assiégeants et les défenseurs fixait l'attention du monde entier.

Il y a longtemps que presque chaque jour, dans leurs champs et dans les jardins, les cultivateurs de Senon trouvent des souvenirs variés et significatifs de l'occupation romaine. Aujourd'hui encore, il suffit de parcourir les terrains mis en culture ou les vergers qui, aux abords du village, avoisinent les routes de Loison et de Gincrey, pour remarquer les nombreux débris de poteries, les tessons de verre, les fragments de tuiles et de briques, qui jonchent le sol. Souvent aussi les habitants ramassaient des monnaies romaines ; il a été trouvé des quantités considérables de ces pièces consulaires et impériales, en bronze et en argent, aux effigies de tous les empereurs d'AUGUSTE à VALENTINIEN II.
LIENARD en avait dressé une nomenclature détaillée, mais depuis l'établissement de cette liste, de nouvelles sont constamment trouvées sur toute l'étendue de l'agglomération antique et même dans les jardins de Senon. En 1922, - pour ne citer qu'un exemple-, lors de la reconstruction, sur le chemin de Loison, d'une maison située contre un verger appartenant à M. Camille ETIENNE, deux maçons italiens découvrirent un pot rempli de monnaies romaines. La trouvaille fit l'objet d'une discussion, au cours de laquelle l'un des ouvriers brisa d'un coup de pelle le récipient qui, a lui seul, avait peut-être une valeur supérieure à celle de son contenu.
Les pièces ne tardèrent pas à être dispersées et vendues à des collectionneurs, comme cela arrive presque toujours en pareil cas.


Les fouilles pratiquées par les Allemands en 1917 ont été jusqu'à présent les seules capables de ressusciter le passé gallo-romain de Senon. Les résultats de ces découvertes ont fait l'objet d'une plaquette de luxe, à tirage restreint et qui, très rapidement épuisée chez l'éditeur munichois, est aujourd'hui à peu près introuvable. Cet ouvrage se compose de deux parties :
la première intitulée Zur Römerzeit zwischen Maas und Mosel ( A l'époque romaine entre la Meuse et la Moselle) a pour auteur Heribert REINERS ;
la seconde, die Römer in Senon ( Les Romains à Senon) a été écrite par Friedrich DREXEL, directeur de la Commission Romano-germanique de l'Institut archéologique de Francfort.

“...En mai 1917, - nous dit l'avant-propos -, des travaux exécutés à Senon firent rencontrer des pierres funéraires gallo-romaines employées à la base d'une construction. Les fouilles qui suivirent mirent à jour des parties d'un ancien établissement urbain. La direction des travaux fut confiée au caporal de Landsturm Friedrich DREXEL, assistant à l'Institut archéologique impérial de Francfort-sur-le-Main. Au bout de quelques semaines, les obus français mirent fin aux fouilles. Le résultat des découvertes fait l'objet du présent ouvrage???.
L'exposé préliminaire de REINERS est un résumé historique clair et précis de la civilisation gallo-romaine dans la Woëvre aux quatre premiers siècles de notre ère. L'auteur, qui parait du reste s'être souvent inspiré des études de LIENARD, dépeint la vie des populations médiomatriques de l'ouest qui s'adonnaient surtout aux travaux agricoles et qui, restées fidèles à leurs coutumes d'antan, ne durent guère se laisser romaniser. Tout en profitant pour leur sécurité propre des avantages multiples de la fameuse pax romana, les habitants des régions entre la Meuse et la Moselle continuèrent, au cours des Iè et IIè siècles, à cultiver leurs champs, à fondre et à forger le fer extrait des exploitations minières de la contrée et à tirer profit du commerce des poteries des officines voisines de l'Argonne. Mais cette prospérité fut brusquement troublée dès le début du IIIè siècle par les premières incursions germaniques en Gaule et par les luttes engagées entre prétendants gaulois entre 260 et 270.
Ces légitimes inquiétudes furent d'ailleurs dissipées très vite par la mise en état de défense des villes qui furent également pourvues de garnisons et par la création de fortins de routes destinés à procurer la sécurité aux soldats, aux fonctionnaires et aux autres voyageurs qui y circulaient. Ces mesures furent particulièrement efficaces sous les règnes de DIOCLETIEN, de CONSTANTIN et de leurs successeurs et eurent pour conséquence de voir renaître la prospérité dans toute la Gaule orientale. Cette période de tranquillité dura peu et l'abandon par les troupes romaines de la frontière de Rhénanie laissa désormais le champ libre aux peuples barbares, Germains, Vandales, Suèves, Burgondes, Huns, qui, après avoir ravagé et ruiné les pays du nord-est, portèrent au coeur même de la Gaule la torche de l'incendie et les armes de l'extermination. Au Vè siècle, les derniers venus, les Francs, firent la conquête du pays et reprirent le poste que Rome, défaillante, avait déserté.

Après cette étude historique résumée en dix pages par REINERS, son compatriote DREXEL aborde le problème des fouilles archéologiques de Senon, non sans faire cas, lui aussi, des travaux de LIENARD. Après avoir expliqué que l'emplacement de l'établissement gallo-romain de Senon couvre une étendue de 400 mètres d'ouest en est autour de la partie septentrionale du village actuel, l'archéologue allemand étudie successivement le bâtiment municipal (die bürgerliche Siedelung) ou curie, le fortin (das Kastell) et enfin les pierres funéraires (die Grabsteine).

Bien que cet ouvrage laisse, - comme le faisait très justement remarquer Albert GRENIER, “une impression de rapidité superficielle et d'incomplet???, les découvertes signalées et commentées par DREXEL n'en sont pas moins intéressantes et méritent d'être considérées comme des points de repère en vue de nouvelles fouilles capables de tirer au clair la question des antiquités de Senon.
Les fouilles de 1917 ont été pratiquées en territoire français occupé par l'ennemi, à quelques kilomètres seulement de la ligne de feu et sous la menace permanente des bombardements de notre artillerie.
Leurs résultats ont été publiés sur l'ordre du commandement supérieur de la 5è armée allemande, “im Auftrage des A.O. K 5???. Devons-nous, pour ces raisons, les passer sous silence et les laisser ignorer chez nous ? N'y a-t-il pas au contraire un devoir national et archéologique en même temps à suivre Friedrich DREXEL dans le récit circonstancié des fouilles qu'il a dirigées et qui ajoutent une page à l'histoire du passé de notre province lorraine ?

Le bâtiment municipal (curie). Des fouilles ont été entreprises à une soixantaine de mètres environ au nord, - et par conséquent à droite -, du chemin de Senon à Gincrey, à peu près à la hauteur de la levée de terre qui, de l'autre côté de cette route, recouvre les ruines du fortin gallo-romain, au lieu-dit “Le Bourge???. Encore visibles aujourd'hui à partir de l'extrémité méridionale du verger qui appartenait à M. Jules MANGIN et jusqu'au chemin de Senon à Loison, c'est à dire jusqu'au nouveau cimetière, les travaux effectués sous la direction de DREXEL ont mis à jour les substructions d'un bâtiment rectangulaire de 10m20 sur 18m environ, dont la base était construite en pierre de taille.
Sur toute la surface de l'édifice, on retrouva effondrées les pierres de petit appareil de la muraille et les restes calcinés de la toiture. Cette construction était divisée en un mur de refend, également en petit appareil, en deux pièces mesurant 8m50 sur 6m25 et 8m50 sur 10m30.
L'une de ces salles, orientée vers le nord, communiquait avec l'extérieur par deux portes de 2m50 d'ouverture et avec la seconde salle par une baie large de 1m35 qui se trouvait au milieu du mur de refend. DREXEL à prétendu voir dans cette bâtisse un édifice municipal, forum ou plutôt curie, dont l'une des salles servait au public et l'autre aux magistrats municipaux de Senon. Récemment encore, M. MANGIN a retiré de son jardin d'énormes pierres de taille qui témoignent de la nécessité de reprendre les fouilles pratiquées par les Allemands durant la guerre.

A cinquante mètres au nord-est de la curie, les recherches de DREXEL ont mis à jour les ruines d'un établissement de bains, se composant d'une grande piscine à eau froide séparée des salles de bain chaud par une salle de destination incertaine. Cette découverte semble bien se confondre avec les thermes trouvés en 1850 et décrits autrefois par LIENARD qui écrivait à ce sujet :

“...Cet hypocauste reposait sur un aire de ciment formé de chaux et de briques concassées ; il était composé à l'avant de cinq rangs de piliers, onze par rang, se développant en travées régulières sur une longueur de 6m60 et à l'arrière de quatre rangs de piliers, trois piliers par rang, également distancés et occupant un espace relatif.

Ces piliers étaient formés de briques carrées mesurant 0m22 de côté : une brique plus large, ayant 0m40 de côté, les surmontait et faisait chapiteau ; sur ces chapiteaux posaient des dalles ou briques beaucoup plus grandes, mesurant 0m60 de côté et formant plafond : c'est sur ce plafond que reposait une épaisse couche de ciment qui servait de base aux salles de bains ou aus thermes proprement dits.

L'ensemble de cette construction était entourée de murs construits en moellons irréguliers sur l'un desquels, celui de gauche, se trouvaient deux portes cintrées, bouchées par une maçonnerie grossière et précédée d'une vaste pièce.

Au-dessus de l'hypocauste étaient les salles de bains, dont la principale, celle du centre, était pavée de dalles en pierres blanches : cette salle, dont le sol était légèrement incliné vers l'ouest, sans doute pour faciliter l'écoulement de l'eau des baignoires, se trouvait en contrebas de ces dernières ; c'était probablement le “sudatorium??? ; on y voyait encore une partie des bancs ou gradins en briques et ciment qui en garnissaient le pourtour. A la base des murs qui l'entouraient se trouvaient trois déchirures ou tranchées paraissant avoir été pratiquées pour aider à l'enlèvement des conduits en métal dont l???empreinte était restée dans le ciment.

Cette salle dite “sudatorium??? était munie de trois baignoires ou piscines, la première à droite, une seconde à gauche, la troisième dans le fond : ces baignoires étaient en maçonnerie et revêtues à l'intérieur de ciment recouvert d'un badigeon jaunâtre très uni. Nous avons dit qu'on voyait encore dans cette salle une partie des bancs ou gradins qui en garnissaient le pourtour : derrière ces bancs se trouvait une ligne de tuyaux de chaleur ayant 0m23 de haut.

Enfin à gauche, en dehors de l'hypocauste, se trouvait une vaste salle, le cestarium ou le frigidarium, dont les dimensions n'ont pu être constatées.

Lorsqu'on déblaya l'intérieur de ces salles, on y trouva quelques morceaux de tuf, de nature tendre et légère, provenant vraisemblablement de la voûte du sudatorium, puis une grande quantité de tuiles plates à rebord, des tuiles creuses, du ciment colorié et quelques monnaies romaines à l'effigie de l'empereur GALLIEN, de CONSTANTIN I et de ses fils...???

C'est dans les décombres qui recouvraient les ruines de ces bains qui furent découverts, parmi les tronçons de colonnes, des débris d'architecture et les bas-reliefs déposés avant la guerre de 1914-1918 au musée de Verdun, et en particulier les images votives de Diane et d' Epona.

Il est possible, comme le supposait DREXEL, que la curie et les thermes, dont on avait retrouvé les substructions, ne constituent que les premières découvertes d'un ensemble d'édifices beaucoup plus considérables. L'importance de ces ruines laisse supposer en effet la présence toute voisine d'un marché, d'un tribunal et d'un temple, d'où proviendraient ces représentations de divinités.

A l'est du village actuel, on a trouvé, à fleur de sol, les restes de maisons de plan très simple,rappelant le type de demeures rustiques gauloises bâties en poutre et clayonnage. C'est là sans doute que devait être groupée l'agglomération indigène. De place en place, le sol est parsemé de petites excavations remplies de terre calcinée, mêlée de charbons, de tessons de poteries, d'ossements d'animaux, de monnaies. Ces trous pourraient, pour la plupart, être considérés comme d'anciens foyers. M. G. CHENET, qui avait visité Senon et qui lui a consacré un remarquable travail, voyait “plutôt là des trous noirs, sépultures à incinération du Iè siècle???, comparables à celles qu'il a étudié à Lavoye.

Le fortin, dit “Le Bourge???, dont le nom figure toujours sur le plan cadastral de Senon, est une petite éminence située à gauche du chemin de Gincrey et qui, séparé par des champs et par des jardins des premières maisons du village, se trouve à 150 mètres de l'agglomération. A l'époque gallo-romaine déjà, ce fortin était absolument distinct de la localité qui s'étendait à droite du chemin précité et, comme nous l'avons dit, en direction générale du nouveau cimetière crée sur la route de Loison. Ce burgus (petit castellum ) était une enceinte fortifiée affectant la forme d'un carré irrégulier de 50 mètres de côté, dont les quatre angles, d'après DREXEL, étaient alors renforcés par des tours.

En 1914-1918, les fouilles allemandes ont mis à jour les murs de cet ouvrage qui avaient une épaisseur d'environ 1m20 et qui étaient formés par deux parements de moellons dont l'intervalle était rempli de blocaille baignant le mortier. Cette muraille reposait sur un soubassement de 1m50 en petit blocage et l'assise de pierres de taille qui atteignait la hauteur d'un mètre se composait de pierres sculptées provenant de monuments funéraires et de débris d'architecture réemployés. Au-dessus de ces fondations s'élevaient la muraille en petit appareil à parement extérieur très soigné, à joints repassés et même revêtus d'un enduit brun-rouge. A l'angle nord-ouest, le seul bien conservé et qui était renforcé par une sorte de chape, DREXEL a reconnu l'existence d'une tour et il a supposé que trois autres tours avaient été édifiées aux autres angles, mais leur disparition ne lui a pas permis de vérifier cette hypothèse fort possible d'ailleurs.
A l'intérieur du fortin, à 4m60 en retrait du mur d'enceinte, il semble bien qu'il existait un chemin de ronde, puisqu'on a trouvé encore en place des socles de pierre des poteaux ou piliers de bois. Enfin l'échancrure du mur sur la face septentrionale, sur une largeur de 8m25, peut correspondre à l'existence d'une porte, prés de laquelle une pièce de 2m50 sur 4m aurait servi de corps de garde. Seuls, le mur d'enceinte et ses abords immédiats ont été mis à jour ; l'intérieur du Bourge n'a pas été dégagé (- Les fouilles du Bourge furent interrompues en 1917. Ayant repéré les travaux effectués sur place par les Allemands, les aviateurs français supposèrent que l'ennemi édifiait là une plateforme pour installer une grosse pièce d'artillerie. Dès lors le fortin fut copieusement arrosé d'obus - )
Ce serait aujourd'hui chose assez facile, puisque le monticule n'est plus mis en culture et du fait que ce lieu-dit, propriété du Bureau de Bienfaisance de Senon, a été classé comme monument historique le 16 avril 1923 grâce à l'intervention de M. Marcel DELANGLE, architecte des Monuments Historiques de l'ancien arrondissement de Montmédy, à Verdun.

Ce fortin n'avait pas été construit pour protéger l'agglomération ; il était même beaucoup trop petit pour servir en cas de danger d'abri à la population civile. C'est du reste un type de forteresse peu connu jusqu'ici. On n'en rencontre, dit DREXEL, qu’à Liesenich, sur la Moselle, dans le Cercle (Kreiss) de Zell. Les rares monnaies trouvées à l'intérieur sont toutes antérieures à 270. Le Bourge seraient de quelques dizaines d'années plus ancien que des fortins de Neumagen, de Bitburg et de Junkerath sur la route de Trèves et ainsi sa construction et son occupation dateraient de l'époque des empereurs gaulois qui prirent d'efficaces mesures pour enrayer les progrès constants des invasions germaniques.
DREXEL a supposé avec beaucoup de vraisemblance que ce burgus était destiné à protéger l'important noeud de routes de Senon et qu'élevé avec des matériaux pris sur place ou aux environs, il eut une existence fort courte, puisqu'à la fin du IIIè siècle fut détruit par un incendie dont on voit encore des traces sur les pierres. Le seul fortin qui ressemble à celui de Senon est le castellum de Saint-Laurent-sur Othain, situé exactement à seize kilomètres au nord et que M. G. CHENET aavait fouillé ces dernières années là avec le concours de M. DELANGLE. Sauf le côté oriental qui est rectiligne, ce castellum est de forme circulaire.
La couche archéologique a fourni de nombreuses monnaies d'AURELIEN (270-275), de VICTORIN (265-268) et surtout de TETRICUS (268-273) avec quelques GALLIEN (255-268) et Claude le GOTHIQUE (268-270). M. CHENET, qui n'y a trouvé aucune pièce postérieure à 275, est donc convaincu que le castellum de Saint-Laurent n'a pas survécu à la seconde invasion de 275-276 et lui assigne comme date de durée celle de l'Empire gaulois, c'est-à-dire de 256 à 276.
Le Bourge de Senon, au contraire, d'après les tessons recueillis, aurait encore été utilisé au cours du IVè siècle, mais les deux fortins paraissent avoir été construites sur la frontière de Germanie et même en arrière de cette frontière. Voici ce qu'écrit à ce sujet M. Albert GRENIER :

“...Quelle efficacité militaire auraient pu présenter contre un envahisseur ces postes trop petits pour contenir une garnison de plus de deux ou trois cents hommes ? La région d'ailleurs, dans un fond entre l'Ardenne au nord, les Côtes de Meuse à l'ouest et les hauteurs de la Moselle à l'est, ne présente qu'un faible intérêt stratégique. La petite rivière de l'Othain n'est pas un obstacle. Il n'y a aucun passage à barrer ; il était trop facile à l'ennemi de contourner ces modestes fortins. Ces castella ne constituaient même aucune protection pour les agglomérations auprès desquelles ils se trouvaient, aucun refuge pour les habitants.

Une seule explication semble valable. Nous avons là des castella de route, c'est-à-dire des stations fortifiées, des mansiones avec leurs relais et leurs magasins d'approvisionnement, ces horrea du fisc qui tiennent une place si importante dans la vie administrative du Bas Empire. Ces petites enceintes suffisaient pour procurer la sécurité à la cavalerie du cursus publicus et aux voyageurs officiels admis à profiter de la poste impériale, accessoirement aussi aux autres voyageurs. Ils mettaient surtout à l'abri d'un coup de main, de la part des ennemis intérieurs aussi bien que de petites bandes d'envahisseurs, les impôts payés en nature, l'annonce provinciale destinée aux troupes. Senon et Saint-Laurent-sur-Othain ne sont que deux stations de la voie de traverse entre la route de Metz et celles de Tongres et de Trèves...???

Ainsi, se trouvait définitivement réglée la question du Bourge. Senon était dès la plus haute antiquité un centre routier et ici, comme toujours en pareil cas, ce n'est pas la localité qui a créé les routes, ce sont elles qui ont provoqué la naissance et le développement du vicus. LIENARD avait déjà remarqué que Senon était un carrefour de routes ; il en faisait partir sept

de Senon :

1° - au nord, la voie qui se rendait à Trèves par le camp de Titelberg et Luxembourg, avec embranchement sur Vieux-Virton ;

2° - au nord-ouest, celle qui allait à Marville et au temple de Géronville ;

3° - au nord-est, celle qui se rendait à Luxembourg par Audun-le-Roman et Aumetz ;

4° - à l'est, celle qui conduisait à Metz par Gravelotte ;

5° - au sud-est, celle qui menait à Corroy sur l'Yron, près d'Hannonville-au-Passage ;

6° - au sud, celle qui reliait Senon à Herméville et à Manheulles ;

7° - à l'ouest, celle qui se dirigeait sur Reims par Avocourt et Lochères.
Il s'agit sans doute de vieux chemins gaulois que les romains améliorèrent et transformèrent pour leur commerce en Gaule orientale et aussi pour le ravitaillement des légions stationnées en Rhénanie. Mais la voix principale était celle qui mettait en communication les deux grandes
chaussées de Reims à Metz par Verdun et de Reims à Trèves par Tongres.

Les pierres funéraires. -- Les blocs sculptés trouvés dans le Bourge proviennent pour la plupart de cippes et de stèles funéraires intercalées dans l'assise de base de la muraille méridionale ; quelques-unes seulement appartenaient à d'autres parties du mur d'enceinte du fortin. Trois blocs, en raison de leur état de détérioration, furent laissés en place ; les autres enlevés avec précaution furent transportés par les soins de M. KEUNE, alors directeur du musée de la Porte des Allemands. Ils y restèrent pendant longtemps dans des caisses, sans qu'il fût possible de les ouvrir. Ce ne fut qu'au début de 1930 que la municipalité de Metz consentit à faire retour de ces sculptures à la commune de Senon. Celle-ci en fit don, à son tour, à la ville de Verdun et elles sont depuis lors installées au musée de la Princerie. Ces stèles, dont plusieurs sont vraiment dignes d'intérêt, ornent maintenant une des salles réservées aux antiquités gallo-romaines (Tout le mérite du nouvel aménagement de ce musée revient à M. le Baron RENAULT, qui, au double titre de conservateur du Musée et de la Bibliothèque Municipale de Verdun, a accompli une oeuvre admirable. C'est, ajouté à tant d'autres, un titre de gloire, aux annales de l'héroïque cité aujourd'hui reconstruite et il faut en féliciter ce bon serviteur du passé verdunois) En voici la liste et la description :

1° - un bloc mutilé (hauteur 0m41 ; largeur 0m88 ; épaisseur 0m59) représentant deux époux et leur fille. Le mari, à droite, est barbu et porte sur le bras gauche une grosse bourse ; à gauche, la femme tient de la main droite et presse sur sa poitrine une mappa. Vêtus d'une tunique et d'un manteau, tous deux sont tournés vers leur fille qui, vêtue seulement d'une tunique et les oreilles cachées par une coiffure basse, tient de la main gauche une fiole à parfums (balsamaire). Sur la face latérale de gauche de cette stèle, figure la tête barbue d'un personnage, sans doute un paysan, tourné vers la droite et dont le mouvement semble indiquer que le personnage tirait un fardeau ; au-dessus et sur toute la longueur du cadre, est très nettement représenté un joug. Sur l'autre face, un satyre imberbe et nu, reconnaissable à ses oreilles pointues, porte de la main gauche une grappe de raisin ; la main droite manque.

2° - Un fragment de bloc (hauteur 0m41 ; largeur 0m93 ; épaisseur 0m68) représentant debout dans une niche triangulaire un homme et une femme vêtus d'une tunique et d'un manteau. L'homme placé à droite est barbu et porte de la main gauche une grosse bourse ; la femme tient de la main gauche une mappa. Sur chaque face latérale figure un enfant debout, vêtu d'une tunique courte.
Celui de gauche, probablement une petite fille, tient de la main gauche une grappe de raisin ; celui de droite n'a plus de mains et au-dessus de la niche qui l'abrite figure l'inscription : CARAOO (V) NVSSANVA (CI) FILI (VS). Sciée en trois morceaux, cette pierre était le monument funéraire d'une famille.

3° - Un fragment de bloc (hauteur 0m87 ; largeur 0m93 ; épaisseur 0m49) représentant debout dans une niche un homme et une femme vêtus d'une tunique et d'un manteau. L'homme, placé à droite, est barbu et soulève de la main gauche un pan de son manteau. La femme tient de la main droite une mappa ; de l'autre, une cassette. Sur la face latérale de droite, au-dessus d'une draperie figure un médaillon contenant un buste de Méduse : l'autre face latérale est mutilée. Cette pierre, également sciée en trois morceaux, semble avoir appartenu à un grand monument funéraire en forme d'autel.

4° - Un fragment de bloc (hauteur 0m86 ; largeur 0m93 ; épaisseur 0m68) représentant dans une niche, debout, de face, un homme barbu, vêtu d'une tunique et d'un manteau, portant de la main gauche une cassette. Ce monument funéraire, dont les faces latérales ne sont pas sculptées, avait également été scié.

5° - La partie supérieure, en deux fragments, d'un bloc quadrangulaire, représentant de face, dans une niche, une jeune femme élégamment coiffée et vêtue d'une tunique et d'un manteau. Contre son épaule gauche figure un miroir.

6° - Un bloc mutilé (hauteur 0m57 ; largeur 0m59 ; épaisseur 0m47) représentant debout, de face, dans une niche, un homme imberbe, vêtu d'une tunique et d'une saie pourvue d'un capuchon. Le personnage tient de la main droite le pan d'un manteau porté sur l'épaule et, de l'autre main baissée, une cassette. Des feuilles stylisées décorent de chaque côté, la bordure de la niche. Les faces latérales ne sont pas sculptées. Cette pierre devait former l'assise d'un monument funéraire apparemment construit en forme de pile.

7° - Un bloc mutilé (hauteur 0m39 ; largeur 0m47 ; épaisseur 0m61) représentant debout deux époux et leur enfant, dans une niche, dont le sommet a la forme d'un parasol. Le mari, à droite, est barbu et vêtu d'une tunique et d'un manteau. Il tient de la main gauche une bourse et pose la main droite sur la tête d'un enfant. La femme a la main gauche sur l'épaule droite de cet enfant. Tous deux sont vêtus d'une tunique et se donnent la main droite. Sur chaque face latérale, deux personnages très dégradés paraissent s'occuper de travaux domestiques dans une habitation marquée par des draperies.

8° - La partie moyenne, en nombreux fragments, d'un bloc quadrangulaire. Par devant sont les restes drapés de deux époux et de leur enfant, debout, dans une niche. L'enfant, placé au milieu, tient de la main gauche une bourse. Sur chaque face latérale est un autre personnage. Celui de droite, vieux, ridé et faisant la moue, est vêtu d'une tunique courte et porte une balance. Celui de gauche presse de la main gauche contre son corps une grosse bourse et, de l'autre main, tient une pièce de monnaie. A sa droite est une corbeille d'osier, remplie d'objets, posée sur le sol. Le monument funéraire, apparemment celui d'un marchand, était sans doute en forme de pile.

9° - Un fragment d'autel (hauteur 0m34 ; largeur 0m17 ; épaisseur 0m15) représentant Vulcain, debout, de face, dans une niche. Le dieu, dont la tête a disparu, est vêtu d'une exomide et chaussé de hautes bottes ; il porte de la main droite un marteau et, de l'autre main baissée, des tenailles.

10° - Un bloc mutilé représentant debout, de face, dans une niche, un homme barbu, tenant de la main gauche une cassette. Des feuilles stylisées décorent de chaque côté la bordure de la niche. Les faces latérales ne sont pas sculptées. Cette pierre formait l'assise d'un monument funéraire.



Les fouilles n'ont pas été officiellement reprises à Senon depuis la victoire de 1918. Au lendemain de la grande tourmente, il était plus urgent en effet de rebâtir l'infortuné village. En 1919, les services de la Reconstitution agricole firent recombler et niveler tous les champs de fouilles ouverts pendant la guerre dans les terrains privés à droite du chemin menant à Gincrey. Par contre le Bourge est resté dans l'état où l'avait laissé CREXEL. Dans son étude publiée en 1922, M. CHENET signalait que : “ les intempéries ont déjà fait leur oeuvre destructrice et provoqué l'éboulement des talus des tranchées, la désagrégation et l'effondrement de portions de mur en petit appareil ; le grand fossé creusé sur la pente ouest de la butte pour dégager la muraille d'enceinte a été recomblée par le possesseur du sol ; les autres tranchées sont maintenant utilisées comme dépotoir par les propriétaires des champs voisins.???

Aujourd'hui sans doute le sol n'est pas nivelé, puisque le Bourge forme un petit monticule dans la plaine, mais beaucoup de tranchées sont presque recomblées et nulle part les pans de muraille dégagés par DREXEL ne sont à présent visibles. Beaucoup d'excavations sont rebouchées et celles qui subsistent sont remplies de pierrailles, de mauvaises herbes et de détritus de toutes sortes. Il reste même encore un abri bétonné installé par l'ennemi avec deux cheminées d'aération. Il serait donc grand temps de reprendre les fouilles là d'abord, si l'on ne veut pas entièrement recommencer les travaux de 1917.

Venu à Senon après la guerre, M. CHENET avait fait au Bourge quelques découvertes. En dehors d'un grand nombre de fragments de poteries (vases, gobelets, bois), de débris de fioles et des vitres de verre, de lamelle de bronze, de fer scorifiées, l'éminent archéologue du Claon a découvert au Bourge, dans un monceau de tuileaux, un fragment de pierre de taille, dont l'inscription complète est celle signalée par DREXEL.

Ce bloc provenait d'une stèle funéraire quadrangulaire, en corallien des Côtes de Meuse et l'inscription était libellée comme suit : D (IS) M(ANIBVS) REGINA ET ATTIOLA FIL(IA), c'est à dire “Aux Dieux Mânes, Regina et Attiola, sa fille???. C'est là également que M. CHENET a retrouvé deux ascias, “ l'une gravée sur un gros bloc parallélépipédique resté dans l'excavation à l'angle sud-est de la forteresse, l'autre, sur un fragment de pierre de taille recueilli sur la plate-forme intérieure???.
Enfin M. CHENET avait profité de son séjour dans le village en reconstruction pour étudier la construction des caves mises à jour par les bombardements d'août 1914. De ses observations, il avait tiré cette conclusion que le mode de substruction n'a pas varié à Senon depuis les débuts de notre ère et qu'il n'était pas sans analogie avec les demeures gauloises, au Mont Beuvray, au Châté de Boviolles et à Alésia.

En 1920, un cultivateur de Senon, M. Aimé ARQUEVAUX, a trouvé dans une de ses terres au lieu-dit Au midi du chemin de Lavaux, un bas-relief, en calcaire oolithique grisâtre de la région (hauteur 0m38 ; largeur 0m26 ; épaisseur 0m08), représentant, sous un fronton triangulaire, la déesse Epona. Vêtue d'une longue tunique plissée tombant jusqu'aux pieds, la divinité, représentée de face, est assise à gauche sur une jument marchant à gauche, ce qui est fort rare dans l'iconographie d'Epona. M. ARQUEVAUX avait fait don de cette stèle à M. CHENET.


A la suite de deux campagnes archéologiques faites au castellum de Saint-Laurent-sur-Othain par M. CHENET, avec la collaboration de M. DELANGLE, ce dernier avait adressé le 17 mars 1932 au Sous-Secrétariat des Beaux-Arts un rapport circonstancié en vue de la reprise des fouilles à Senon. Dans cette requête, le programme suivant était proposé :

1° - nettoyage des tranchées devant le parement extérieur, puis devant le parement intérieur, en prolongeant ces tranchées pour faire le dégagement total ;

2° - déblaiement de la partie centrale du Bourge qui n'a jamais été fouillée, en commençant par deux larges tranchées en croix et d'autres ensuite pour sonder le sol et atteindre les substructions de l'intérieur.

Il n'a pas été donné suite à cette demande, mais il est désirable que le projet ne soit pas abandonné. Il faut souhaiter que dès que possible les fouilles pratiquées par les Allemands en 1917 soient reprises avec énergie et poursuivies à fond. Ces travaux, conduits avec méthode, ne demanderaient pas grand effort. Les découvertes, qu'on ne manquerait pas de faire à Senon, ajouteraient une page à la connaissance du passé dans notre province du nord-est ; elles apporteraient sûrement une contribution importante à l'histoire de la Gaule romaine.



Suite au remembrement de la Commune de Senon en 1992

La Commune, qui disposait d'apports importants, a souhaité être attributaire de ces sites en prévision de leur mise en valeur, à long terme cependant puisque aucun financement n'était disponible.

L’attribution de l'emplacement du Bourge lui a été accordée sans difficulté, pour une surface de 1.7 hectares. Par contre, le deuxième site a fait l'objet d'un conflit d'usage entre la Commune, désireuse de posséder l'emplacement pour son intérêt archéologique, et un propriétaire voisin, qui exploitait la zone en question lui servant aussi d'accès au centre d'exploitation. Ce conflit, auquel s'est ajouté un changement de municipalité et l'impossibilité pour la Commune d'annoncer un programme de mise en valeur, fut à l'origine du blocage de l'opération pendant plus d'un an. Un compromis a été trouvé en divisant la zone en trois : 2 parcelles de 1ha attribuées à la Commune, de part et d'autre d'une emprise d'accès de même surface attribuée à l'exploitant. Ce dernier a par ailleurs signé avec la Commune une convention d'exploitation pour l'ensemble de la zone qu'il s'engage à ne pas labourer.


A suivre






Merci à Patricia WOILLARD pour sa participation à cet article



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